François Belpaire, peintre et graveur
La mémoire du Paysage
Voilà sept ans que nous nous sommes installés
à Godmanchester, à l'extrême pointe sud-ouest du Québec, dans
notre maison bleue au milieu du champ. Ça m'a pris plusieurs mois avant que
je ne me risque à faire un premier croquis du paysage environnant. C'est tellement
beau. J'étais intimidé. Comment ajouter quelque chose à tant de beauté,
si notre rôle comme artiste est de montrer à voir la beauté du
monde ?
Pour quelque temps, je me suis donc contenté de pratiquer la contemplation.
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Comme disait mon maître, le peintre Seymour Segal: "François, c'est
pas une maison de campagne qu'il s'est acheté, c'est une fenêtre!"
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La fenêtre Mes premiers croquis représentent, en effet, la vue de la grande fenêtre qui donne dans notre cuisine: un océan de champs à perte de vue, voilé sous la neige (c'était en février), borné au loin de quelques îlots de cèdres ou d'érables. Un coup de pinceau horizontal, trois arabesques pour évoquer la cime des arbres, une large bande d'aquarelle délavée pour marquer l'ombre sur la neige. Ici, on sent que le temps arrête sa course folle pour prendre un moment de repos. |
| Plus tard, j'ai refait le même paysage à l'eau-forte, en griffonnant directement sur la plaque de cuivre enduite de vernis. À travers la neige perçaient encore les tiges de maïs, témoins de la récolte de l'an passé, et je me suis amusé à les graver une à une, pour former un tapis de velours côtelé qui fuit vers l'horizon. L'encre sépia donne à la gravure un petit air suranné comme un souvenir de famille. |
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À cette époque, j'ai eu l'occasion de faire la connaissance d'André Bouchard, botaniste et spécialiste de l'histoire du paysage naturel du Suroît. Il m'a raconté comment les petits bois de cèdres (Thuya occidentalis), qui ne sont pas naturellement originaires de ce coin de pays, se sont multipliés par ici sur les pâturages mal entretenus, car les vaches broutent tout, sauf les cèdres, et ceux-ci finissent par envahir tout l'espace. |
| J'apprenais aussi comment ces grands chênes solitaires que l'on
retrouve souvent au milieu d'un champ, et que les cultivateurs contournent respectueusement
avec leurs grosses machines, marquent également un ancien pâturage, où
ils servaient à donner de l'ombre aux bêtes. C'est là que j'ai pris conscience à quel point ma série d'estampes était en fait un voyage à la recherche du temps perdu et comment chaque coin de paysage recèle toute une histoire, qu'il faut savoir décoder. |
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Je me suis donc mis plus systématiquement à la recherche de ces "traces de mémoire"
dans le paysage du Suroît.
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Bien sûr, il y a les touchants petits cimetières
éparpillés au bord des chemins, et particulièrement ce minuscule mémorial
privé devant chez nous, près de la "Sparrow Curve" où l'on
a pieusement réinstallé les pierres tombales des ancêtres qui ont
donné leur nom à ce lieu-dit au début du XIXème siècle. |
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Il y a la maison même que nous habitons, dont nous apprenons qu'Arsène Charlebois s'installait ici, en provenance de Fort Covington, N.Y. vers 1924, comme le prouvent les anciennes copies du Progrès de Valleyfield adressées à son nom, retrouvées sous le vieux linoléum de la cuisine |
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Plusieurs autres érablières sont encore actives.
Le temps des sucres. |
Battues par le vent, |
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On découvre de vieux pommiers en fleurs, perdus dans ce qui semble être des forêts vierges, et qui rappellent le temps où chaque ferme était autonome et produisait toute la gamme des produits de la terre pour sa subsistance
Autrefois, il y avait ici un verger. |
En bordure des champs, des amas de roches témoignent du patient
travail d'érochage qui se poursuit depuis presque deux siècles. |
Et chaque année en octobre, l'été des indiens resplendit de toutes
ses couleurs!

L'été des indiens.
Eau-forte, 2002
Une histoire à suivre...
Cette série d'eaux-fortes est un "work in progress". D'autres images
viendront compléter les quinze premières, à mesure que je découvrirai
d'autres traces de mémoire dans le paysage du Suroît.
Si vous connaissez d'autres traces de ce genre, signalez-les moi, vos idées
seront très bienvenues pour continuer la série. ![]()
La technique de l'eau-forte
Voici quelques informations techniques pour les intéressés: Chacune des
images est gravée sur une plaque de cuivre de 9 par 12 pouces (22,5 x 30 cm)
par le procédé de l'eau-forte. Pour ce faire, la plaque est d'abord couverte
d'un vernis protecteur, dans lequel on trace légèrement
le dessin à l'aide d'une pointe. La plaque est alors plongée
dans un bain d'acide nitrique, qui creuse un sillon là où elle est dénudée.
Les surfaces teintées sont produites par le procédé d'aquatinte, en
protégeant la plaque avec de fines goutelettes de résine fondue, autours
desquelles l'acide produit un réseau de rainures microscopiques, plus ou moins
profondes selon la durée de l'immersion. Des retouches peuvent être apportées
en gravant directement dans le métal avec des outils appropriés (pointe-sèche,
burin, etc.).
Pour imprimer chaque copie, on enduit la plaque d'encre puis on l'essuie en surface
de manière à ne laisser d'encre que dans les creux. Chaque image est tirée
à la main sur du papier au Ph neutre (du papier vélin Arches, dans le cas
présent) à l'aide d'une presse. Les images de cette série sont tirées
à quinze exemplaires numérotés et signés, après quoi la
plaque est rendue inutilisable pour garantir l'exclusivité des oeuvres.
(Une version préliminaire de ce texte a été publié dans la
revue "Sentiers ruraux - Rural pathways" à l'automne 2003
et dans la Revue de la société historique de la vallée de la Châteauguay,vol. 38, 2005.)
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