Les chroniques d'Esméralda

7. Quelques anecdotes


Godmanchester, dimanche 21 septembre 2003



Les peuples heureux, dit-on, n'ont pas d'histoire. Que vous conterais-je? Voici quand même quelques anecdotes et bavardages.


Esméralda aime les fleurs


Dans sa configuration première, l'enclos électrique incluait un beau massif de lilas, d'hémérocalles et d'héliantes, adossé à la vieille forge d'Arsène Charlebois. Regardez bien cette photo: c'est la dernière fois de l'été que vous verrez ces fleurs. Les bêtes les ont toutes bouffées à raz de terre.

Ce fut d'ailleurs l'occasion de belles collaborations au sein de notre troupeau: Esméralda la grimpeuse montait sur les branches du lilas, les rabattant à terre de sorte que Robéa et Ti-Brin puissent brouter les feuilles. Le massif est maintenant protégé par un petit bout supplémentaire de clôture, il refleurira l'année prochaine.

En matière de clôture, on n'est toujours au mieux qu'un pas en arrière des bêtes.


Esméralda aime les montagnes


Renée, que je ne savais pas si malicieuse, a envoyé une belle lettre à Esméralda. Elle y a joint une photo de montagnes, une vue assez semblable à celle que nous avons au loin sur les Adirondacks. Sans doute croyait-elle lui inspirer des idées à la con suivant l'exemple de la chèvre de M. Seguin. Tu sais pourtant comment ça a fini cette histoire, Renée?! Bref, j'ai quand même lu la lettre à Esmée et j'ai broché la photo sur le mur de son enclos. Eh bien, elle l'a bouffée aussi! (avec les broches sans doute, mais ça ne semble pas l'avoir affectée outre mesure.)


Une fugue


Ça devait arriver un jour ou l'autre. J'ignore si la photo de Renée y était pour quelque chose, mais il y a eu une fugue. La vieille bâtisse de planches qui sert d'abri a les poutres assez solides pour un autre siècle, mais les planches du mur ne tenaient plus que par la force de l'habitude. Tant que les bêtes ne le savaient pas, elles respectaient ce qu'elles voyaient comme un obstacle convainquant. Lors d'une de nos escapades à Montréal, l'une d'elles a dû s'appuyer un peu sur une planche, qui a cédé, créant une faille invitante. À notre retour, Esméralda et Ti-Brin attendaient à l'extérieur de la clôture, en bêlant tristement, espérant que quelqu'un leur ouvre un chemin de retour à leur prison familière... Alors pour ce qui concerne M. Seguin et ses chèvres vagabondes, ils pourront repasser, les scribouilleurs de nouvelles! Quant à Matante Robéa, elle ruminait sagement dans son coin habituel.

J'ai donc mis à exécution le projet urgent que je remettais jusque là, de renforcer d'un bon contreplaqué tout le mur intérieur de l'abri. Quand j'aurai le temps, j'achèterai de la peinture en aérosol et je leur dessinerai des graffitis de montagnes dessus, avec un loup caché derrière un bosquet de lavande.


Le mystère du quatrième oeuf


Des poules sont des êtres merveilleux. Dès qu'on les a habituées à leur poulailler, on peut les laisser vagabonder comme elles veulent; elles retournent fidèlement au nid quand vient l'heure de pondre et, à la brunante, pour y percher toute la nuit à l'abri des prédateurs. Le reste du temps, elles s'occupent de se nourrir par elles-mêmes de tout ce qu'elles trouvent partout sur le terrain; elles ne coûtent pas bien cher à l'usage.

Cependant depuis le début d'août, nos quatre poules pondeuses nous produisaient fidèlement, chaque jour, trois oeufs. Où était le quatrième? Se reposaient-elles à tour de rôle? L'une d'elle était-elle stérile? Ou y avait-il une cachette secrète? Daphné (sept ans) a bien essayé de développer une méthode pour identifier quel oeuf vient de quelle poule, mais sa méthode n'est pas au point. - C'est en taillant ma vigne pour mieux exposer les raisins mûrissants au soleil que j'ai découvert le pot aux roses: une vingtaine d'oeufs s'y trouvaient dans un nid improvisé. Depuis, les pauvrettes restent enfermées dans leur petit poulailler jusqu'à ce que chacune ait accompli son devoir, ce qu'elles s'empressent de faire vers les 7h30.


The Coming of Age of Ti-Brin


Ti-Brin fait sa puberté. Comme cela arrive dans ce temps-là, il a eu une belle érection spontanée avec éjaculation, comme ça, sans raison, au beau milieu du pré. Le chanceux, ce n'était même pas pendant son sommeil. Il en avait l'air tout éberlué, chancelant sur ses pattes et se demandant ce qui lui arrivait.

Je me demande si je peux lui demander le service de féconder Matante Robéa (qui n'est pas sa mère, je vous le rappelle), qui a deux fois sa taille, avant de le transformer en côtelettes? Ça m'éviterait d'aller emprunter un bélier chez Monsieur Mimeault. Je vais me renseigner sur la chose, il me semble bien jeune.


Le Virus de la Châteauguay Occidentale (VCO)


Je me suis fait frapper par un méchant virus qui m'a atteint le foie. Ça m'a donné des fièvres de cheval et ça m'a jeté à terre pour un bon moment. Petit avant-goût de la vieillesse à venir? Genre (voix chevrotante): "Le Bon Dieu peut bien venir me chercher, y a plus de fun à se traîner comme ça..."

Bon, l'idée n'est pas de me plaindre, encore moins de faire pitié, puisque ça va pas mal mieux maintenant et que, dans le fond, je me suis encore arrangé pour être malade dans des conditions idéales, avec tous les petits soins et les petites douceurs que cela justifie. (Prendre note pour mon futur traité sur la dépendance affective.)

J'en ai donc profité pour explorer les ressources médicales de la région, notamment l'urgence du Barrie Memorial Hospital à Ormstown. Pas mal de monde, mais pas de civières dans les corridors et du personnel bien attentionné. Quand j'évoque l'hypothèse du Virus du Nil Occidental (n'a-t-on pas trouvé la première corneille infectée au Québec à trois kilomètres d'ici, au coin de Ridge Road et du chemin des Planches?), le doc me répond: "Vous savez, on est un petit centre ici, on n'est pas équipés pour l'identifier..." Donc, attendez-vous à ce que la première victime québécoise officielle dudit virus provienne d'un grand centre. J'ai conclu que j'étais victime du virus de la Châteauguay occidentale. Dans un article à soumettre sous peu au New England Journal of Medicine, je l'appellerai "WCV".


Les gelées de raisin


Cette image m'est restée de mon livre d'Histoire Sainte: deux hommes étaient partis en éclaireurs en Terre Promise et reviennent auprès de Moïse chargés d'une grappe de raisin haute comme eux, suspendue par les pattes à une perche comme un chevreuil qu'on rapporte de la chasse. Cette année les raisins par ici n'ont rien à envier à ceux-là, sinon en grosseur, du moins en nombre, autant sur les vignes sauvages qui poussent partout que sur les vieux ceps à peine moins sauvages de mon jardin. Il suffit de tirer à soi la liane qui grimpe bien haut dans un arbre, et de remplir son panier de belles grappes de petits grains serrés.

Avez-vous déjà goûté à une gelée de raisins sauvages? Ou à la combinaison pommettes et raisins sauvages? C'est une expérience à ne pas manquer et le crû 2003 restera dans nos annales. Nous avons donc passé la semaine dans les confitures.


Les journées de la culture à Huntingdon


La semaine prochaine, c'est le week-end des Journées de la Culture partout au Québec. Pour la deuxième année, je participe activement tant à la planification qu'à la tenue de cet événement à Huntingdon, qui tente de regrouper tous les artisans de la culture d'Elgin, de Hinchinbrooke, de Godmanchester, de Herdman, d'Athelstan et de Huntingdon. Une joyeuse troupe de peintres, d'artisans, de musiciens, d'écrivains, etc., amateurs et (quelques) professionnels. Heureusement c'est grand ouvert à tous, sans sélection, mais il faut respecter les susceptibilités et les vieilles querelles de village. Je suis en charge de répartir l'espace disponible dans "Grove Hall", une ancienne église transformée en salle de vente aux enchères qui nous est généreusement prêtée par Monsieur Stephen, antiquaire de la place; ça promet! Vous voyez, je m'intègre dans la communauté locale.

Il va falloir soutenir la concurrence de la course de motoneiges sur gazon, qui se tient le même week-end, à l'endroit exact où fut trouvée la fameuse corneille déjà citée. Je crains bien que ce genre d'événement ait plus d'adeptes par-ici que la Culture...


La première cerise


Notre verger fraichement planté a produit son premier (et jusqu'à présent, unique) fruit: une belle cerise sur le cerisier "Météor" que nous avions dédié à Laurence. C'est donc elle qui a eu le privilège de la cueillir et de la déguster.



La première cerise (photo: Julie Belpaire)

Vous voyez qu'on n'est pas trop malheureux et je vous en souhaite tous autant.

François.

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François Belpaire,
artiste peintre, graveur
, auteur
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