Les chroniques d'Esméralda

2. La Maison Bleue de Godmanchester


C'est comme si c'était hier, et en même temps ça paraît loin.

Nous avions encore de vraies jobs, France et moi, nous apportions une vraie contribution au bien commun pour justifier notre existence. Mais nous commencions à apercevoir la fin de cette tranche de vie. Au-delà, c'était la retraite, un grand espace qu'on pouvait remplir de tout ce qu'on désirait! C'était un peu vertigineux. Il fallait trouver un lieu pour vivre ça à la mesure de nos rêves.

Nous nous sommes donc mis à la recherche d'une maison de campagne, pas trop loin de la ville pour ne pas perdre le contact avec les enfants et les amis, mais assez loin pour se sentir un peu perdus. Nous avons tracé un cercle à 50, puis à 75 kilomètres autour du centre-ville et nous avons commencé à prospecter les recoins intéressants de la Montérégie, avec un penchant particulier pour les petits rangs perdus et les chemins en cul-de-sac.

La "commande" que nous envoyions aux agents d'immeubles régionaux était assez précise:

"Nous cherchons une maison de campagne, un coin tranquille où passer notre retraite, qui s'en vient...

"Quelque chose de vraiment "campagne", style fermette, avec un peu de terrain (pas plus d'un acre) pour faire paître une éventuelle chèvre et planter du basilic.
Pas de pelouse, un champ de fleurs sauvages.
Quelques arbres. Si possible un ruisseau ou une petite rivère (mais pas en aval d'une porcherie).
Des champs tout autour et - pourquoi pas? - une montagne à portée de promenade.
Un chemin où on peut lâcher le chien sans risquer de le faire écrabouiller.
Une bâtisse "pas de troubles", bleue ou qu'on peut peindre en bleu.
Assez d'espace pour nous y installer nous-mêmes, mon atelier d'artiste et des chambres au grenier pour accommoder nos enfants (et petits-enfants à venir) en visite."


Balayant la région d'est en ouest, de week-end en week-end, nous avons échoué dans le Haut-Saint-Laurent où personne ne passe jamais à moins d'y habiter, puisque c'est un cul-de-sac à l'extrémité sud-ouest du Québec, coincée entre le lac Saint-François et l'arrière-pays de l'état de New-York. Passé Huntingdon, la route 138 ne mène plus qu'à Malone, NY. - Et qui veut aller à Malone, NY?

C'est un jour de janvier que l'agent immobilier nous amène dans la municipalité rurale de Godmanchester, devant un grand champ de neige éblouissant. Un petit chemin le traverse sur 300 mètres, jusqu'à une légère butte surmontée d'une vieille maison, entourée de quelques arbres et des anciens bâtiments de ferme. Tout autour, un océan de neige parsemé d'îlots de cèdres, de trembles ou d'érables. La maion est bleue. (Nous apprendrons par la suite que c'est une maison de briques, qui a été recouverte de déclin de couleur bleue pour en améliorer l'isolation thermique.) Nous constatons qu'elle est en tous points conforme à nos phantasmes.


C'est une maison de ferme qui doit dater du début des années 1900, avec ses fondations en gros moellons et ses charpentes en poutres de 8 x 10 pouces. Comme cela arrive couramment, les terres environnantes et les granges ont été achetées par un cultivateur désireux d'agrandir son exploitation, lorsque Arsène Charlebois a pris sa retraite après les avoir exploitées depuis un demi-siècle. Cela libérait une habitation en pleine campagne, là où la loi de protection des terres agricoles interdit toute construction nouvelle. On y a laissé juste ce qu'il faut de terrain pour le genre de jardinage et d'élevage qui correspond à nos ambitions. Tout autour, l'horizon nous appartient. Au loin, on aperçoit les sommets mauves des Adirondacks, de l'autre côté de la frontière américaine. L'occupant précédent a effectué les rénovations majeures et la maison est inoccupée, donc immédiatement diponible.

Pendant deux ans, ce sera notre refuge de vacances et de fins de semaines, avant que la retraite ne nous permette de l'occuper à plein temps. D'une semaine à l'autre, les chats de garage pouvaient y survivre, mais nous ne pouvions y entretenir d'animaux qui nécessistent une attention de tous les jours. Ça devait venir plus tard. C'est alors qu'Esméralda est venue s'installer chez nous.

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François Belpaire,
artiste peintre, graveur
, auteur
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