Les chroniques d'Esméralda

19. Adieu, Esméralda !

Godmanchester, le 8 octobre 2008.

 

Ça y est, Esméralda nous a quittés hier avec ses copines Molly et Églantine. C'est un peu triste et les grands champs de maïs paraissent plus vides à travers la fenêtre panoramique.

 

Pas de train à faire ce matin. Pour la première fois depuis cinq ans, je ne savais pas comment commencer ma journée, faute de ma routine habituelle auprès des bêtes. Mais voilà, il faut alléger les impedimenta si on veut voyager. Et puis la vie est un long dépouillement.

(Ne vous inquiétéz pas pour le maïs, il y a une clôture, mais on ne la voit pas.)

Nous nous sommes donc mis en quête d'une nouvelle demeure pour les bêtes. Il faut leur trouver une retraite digne des vedettes de la www que sont Esméralda et sa cour. L'été, elles sont habituées à vivre ensemble, dans un un pré bien vert accessible depuis leur abri, avec notre présence attentive et un grand horizon tout autour, sans autre obligation que d'être belles. L'hiver, elles disposent d'un abri fermé, avec de la paille chaude, du bon foin à volonté, de l'eau fraîche matin et soir.

Nous sommes prêts à donner les chèvres gratuitement, à condition d'être rassurés qu'on prendra bien soin d'elles. Au cours de l'été, un appel à tous auprès des fidèles lecteurs de cette chronique nous a fourni plusieurs candidatures. Une gentille fermière bio de la région de Dunham nous fait une excellente impression et nous convenons qu'elle fera le voyage (une bonne centaine de kilomètres) pour prendre nos bêtes dès le début d'octobre. Le temps de préciser les arrangements, nous apprenons qu'elle a trouvé d'autres chèvres tout près de chez elle. Une deuxième candidate s'annonce dans la région de Lachute. Pas commode pour le transport non plus. C'est vrai que nous sommes bien allés, jadis, chercher Molly à Saint-Lin (pour ceux qui ne sont pas familiers du Québec, c'est non loin de Saint-Glinglin) mais nous étions jeunes, nous avions alors une fourgonnette et il n'y en avait qu'une seule à transporter. D'autres candidats se pointent, mais qui ne prendraient qu'une des bêtes, ou qui ne disposent pas d'un pré extérieur ou qui présentent d'autres inconvénients encore. Pas question d'envoyer nos gentilles chèvres à l'abattoir, évidemment. Sans compter que, si la jeune Églantine est appétissante, les deux vieilles (six ans maintenant!) seraient sûrement trop coriaces.

Nous cherchons donc plus près de chez nous. On fait circuler la rumeur au marché fermier de Huntingdon, qui est devenu l'agora des rencontres hebdomadaires de la région. Suzanne, des vergers Ocenas à Franklin , prendrait les trois bêtes. Sa voisine d'échoppe Caroline, celle qui fait les bons fromages du Ruban Bleu, offre d'assurer le transport et les bons conseils de chevrière d'expérience. Marché conclu. Nous avons donc embarqué les trois bêtes dans sa camionette et voilà.

Désormais, les trois chèvres vivent là-haut sur la Covey Hill, avec vue imprenable sur la vallée du Saint-Laurent, en compagnie de Penny le poney et aux bons soins d'Amanda, leur nouvelle maîtresse.

Adieu Esméralda! Tu nous manqueras, c'est sûr! Nous irons te voir dans ton nouveau paysage, au milieu des vergers au flanc des Adirondacks, avant la fin du temps des pommes. J'espère que tu y couleras des jours heureux, que la vie y sera douce pour toi et tes compagnes. Au printemps prochain, nous pourrons remeubler notre pré en prenant un ou deux agneaux, ou même un petit chevreau, que nous sacrifierons à l'automne pour garnir le congélateur. Ça remplira l'estomac mais pas le coeur.

Entre temps, à nous la liberté de voyager de par le monde, de passer de longs week-ends à Montréal pour aller au cinéma et au théâtre, visiter les expositions, se promener sur la "Main", sur le Mont Royal et ailleurs comme jadis, voir les enfants, les petits-enfants et les amis dans leur milieu naturel. Et puis nous viendrons nous reposer à la Maison Bleue de Godmanchester pour reprendre nos douces habitudes, pour cultiver nos tomates, cueillir des champignons, faire du ketchup et des gelées de pommettes.

Mais alors, quel prétexte trouverai-je pour rester en correspondance avec les amis, avec le nombreux fan club d'Esméralda? J'espère bien trouver quelque chose. Et quelque chose de plus agréable que les manifestes politiques !

D'ici-là, je vous embrasse bien tout le monde!

François.


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François Belpaire,
artiste peintre, graveur
, auteur
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