Un coup rendue, Tigresse venait chercher sa pitance au garage
et errait dans les bâtiments à sa guise, comme un bon chat de campagne.
Son apprivoisement fut long, mais elle avait fini par accepter quelques caresses
avant qu'on ne s'aperçoive que cette chatte était un matou qu'il a fallu
rebaptiser Tigrou.
À l'époque nous avions encore de vraies jobs en ville et nous ne venions
à la campagne que les fins de semaine. On lui laissait de la nourriture pour
plusieurs jours et quand l'hiver fut venu, je lui ai bricolé un abreuvoir chauffant
à l'aide d'une de ces résistances électriques qu'on utilise pour empêcher
le gel des tuyaux. Je crois bien que le chat s'empressait de vider l'eau, pour pouvoir
se lover au chaud dans le bol de l'abreuvoir. Tigrou a partagé notre
vie jusqu'au printemps suivant, avant de faire comme tout matou de campagne qui se
respecte: partir à l'aventure pour ne plus revenir.
La place étant libre, on vit apparaître un nouveau minou. Cette fois c'était
un vrai chat de campagne, au poil noirâtre chamarré de touffes rousses
et rebelles. Il semblait avoir séjourné dans toutes les poubelles du voisinage
(et le voisin le plus proche, d'un côté comme de l'autre, est à 500
mètres). Il passait régulièrement, en suivant les perches de la clôture
de cèdre, pour profiter de la nourriture que France ne manquait pas de lui laisser.
(En sacs de 20 kg, "Pour chats de grange", pas chers à la coop agricole.)
C'était une bête tellement hirsute et dépenaillée que je l'ai
appelée Huckleberry Finn, en mémoire du célèbre petit
hobo de campagne, le copain de Tom Sawyer.
Reconnaissant, il a fini par s'installer à demeure dans le coin de garage qui
devait devenir définitivement la chatterie, bien à l'abri sous les combles
au-dessus de l'ancienne laiterie. Cette fois encore, ça nous a pris un bon moment
avant de découvrir que ce chat était une chatte. À l'automne, alors
qu'on vit son bedon s'arrondir pour nous produire une première portée de
chatons, il a fallu réviser nos perceptions et la rebaptiser Huckie.
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