Mais le joli petit bouc Coco a tellement bien réussi à nous
séduire qu'on ne pouvait envisager de l'envoyer à l'abattoir. Changement
des plans donc: nous garderons les chèvres et le bouc; les agneaux iront à
la boucherie. On pourra toujours racheter un agneau au mois de mars et l'engraisser
pour l'automne. C'est pas juste, diront certains? Eh bien, comme dit France: "La
vie n'est pas juste... c'est juste la vie."
"Quand il y a de la vie -- dit encore ma douce compagne -- il y a de
la merde." Chacun a pu constater cette vérité. Mais quand je me
suis finalement décidé, au printemps, à vider l'étable où
les bêtes avaient passé six mois d'hiver, sur la litière périodiquement
rehaussée de paille fraîche, ça nous a donné plusieurs douzaines
de brouettées d'un fumier de classe A-1, moitié mouton, moitié chèvre,
assaisonné d'un peu de fiente de poule: de quoi engraisser le potager de tous
nos amis pour des années à venir. Avis aux amateurs! (si vous trouvez le
moyen de le transporter.) En attendant, j'essaie d'y acclimater des champignons de
Paris ou autres Psalliotes champêtres, histoire de rentabiliser les sous-produits.
Ainsi donc se déroulent nos saisons et nos jours, avec cette méditative
occupation: Prendre soin de la vie.
... et les barbots de François
Pour ma part, je m'applique toujours à mettre des gribouillis et de la couleur
sur diverses surfaces. J'ai fait quelques tableaux qui évoquent notre existence
bucolique et je continue à explorer les possibilités de "l'édition
variée" en eaux-forte à partir de croquis des spectacles de danse
contemporaine. On peut en voir quelques reproductions dans ma galerie virtuelle.
Cet été nous avons tenu, pour une deuxième fois, un symposium de peinture
à la Maison Bleue. C'était un week-end en toute intimité, avec les
artistes de nos amis et d'autres amis amateurs d'art en guise de public. Le samedi
soir, au BBQ, Nicolas et ses camarades nous jouaient des airs de jazz et les muses
de tous les arts se donnaient la main dans une grande ronde à travers champs.
Quel enchantement!

Jazz at the Blue House
J'ai le temps aussi de m'impliquer dans la diffusion des arts dans
notre région d'adoption, le Haut Saint-Laurent. Dans le cadre du festival "Chanterivière",
qui unissait musique et peinture, nous avons organisé une exposition des peintres
majeurs de la région. Ça s'est tenu dans la vieille bâtisse de pierre
du moulin à eau autour duquel la ville de Huntingdon a vu le jour, le moulin
Henderson. Comme le moulin est désaffecté et pratiquement abandonné
depuis plusieurs années, après avoir servi surtout d'entrepôt pour
des moulées à bestiaux, vous imaginez le gros ménage qu'il a fallu
faire pour le remettre en état d'y présenter une exposition.

Vernissage au vieux moulin Henderson
Tous les artistes se sont mis à la corvée, on a installé
l'électricité et l'éclairage, et on a eu le plus beau "showcase"
des arts qu'on ait vu de mémoire de Huntingdonois, un éventail complet
du traditionnel à l'avant-garde. Onze artistes y participaient, dont plusieurs
ne se connaissaient même pas entre eux, avec une quarantaine d'oeuvres. Au vernissage:
vins et fromage de brebis du terroir, et beaucoup de monde.
Pendant ce temps, les groupes rock du Festival Chanterivière se trémoussaient
devant 2000 adeptes, sous le grand chapiteau sur le terrain de balle de l'école
secondaire.
Et Esméralda dans tout ça?
Esméralda se porte très bien, sauf qu'elle trouve que je m'attarde
trop sur mon ordinateur et elle bêle pour réclamer sa ration de graines
du soir. Je m'en occupe et je vous reviens.
Je disais donc qu'Esméralda va bien. Elle s'ennuie un peu du petit bouc
qui est enfermé de l'autre côté du grillage, dans la cour des garçons,
mais ils se reniflent et se racontent des secrets à travers les mailles de la
clôture, en attendant le jour de la grande réunion en novembre prochain.
La petite brebis Maki, qui a sauté plusieurs fois la clôture électrique
pour se rapprocher de son copain Jeff, le jeune bélier, est également
allée rejoindre les gars, dans ce qui est alors devenu la cour des ados. Ils
peuvent bien se payer un peu de bon temps, puisque nous emmènerons les deux
agneaux à l'abattoir avant l'hiver.
Molly, pour sa part, va beaucoup mieux depuis qu'elle s'est remise des tribulations
concernant ses cornes. À la dernière chronique, je crois qu'elle venait
de se faire poser les élastiques qui, nous disait-on, devaient éventuellement
lui sevrer ces excroissances encombrantes. Elle s'en servait en effet plutôt
abusivement pour réclamer plus que sa part à la mangeoire et pour imposer
ses caprices aux autres, moins bien armés. Très vite, suite à la pose
des élastiques, elle a dû sentir une fragilité de ce côté,
et elle est devenue timide et renfrognée. On voyait qu'un sillon se creusait
sous la bande de caoutchouc, à ras du crâne, mais ce n'est qu'au bout de
trois mois qu'une corne est tombée, et d'un mois de plus pour la deuxième.
Chaque fois, ça laissait une large plaie sanglante, et il fallait se battre
avec elle pour la désinfecter. Pauvre bête, ce fut certainement une expérience
souffrante. Mais maintenant qu'elle est guérie, elle est devenue une chèvre
gentille et sociable comme tout, digne compagne de notre belle Esméralda.
Sur quoi je vous laisse, jusqu'à une prochaine chronique.
François